Si les émotions sont parfois considérées comme une source de perturbation, la recherche scientifique a su démontrer leur importance dans le domaine de la prise de décision et de la résolution de problèmes. Dans cet article, je vous propose un petit tour d’horizon pour comprendre la nature des émotions et leur impact sur nos apprentissages et nos performances.

Définition des émotions

Que sont les émotions ?

De manière simple, on peut définir l’émotion de la manière suivante[3] : « réaction organisée et utile à une situation donnée ». L’émotion comporte 3 facettes [7][8] :

  • la réponse physiologique à un stimulus
  • des réactions expressives et comportementales
  • une expérience subjective : le sentiment. Celui-ci naît de l’association entre évaluation inconsciente, évaluation consciente et verbalisation des
    autres facettes de l’émotion.

Une classification difficile

Traditionnellement, on recense un certain nombre d’émotions dites « primaires » (joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise) et d’autres, secondaires (voire tertiaires), construites à partir de mélanges d’émotions primaires et de cognitions et d’appréhensions particulières. D’une manière générale, on a tendance à catégoriser les émotions en fonction de deux dimensions orthogonales :

  • La valence : le fait qu’une émotion soit ressentie comme positive (ex : joie) ou négative (ex : tristesse).
  • L’arousal ou excitation : le fait qu’une émotion soit d’intensité faible (ex : contrariété) ou élevée (ex : colère)

Chaque émotion possède ainsi à la fois une certaine valence (positive ou négative) et un certain niveau d’intensité. Cependant, cela n’est pas toujours suffisant pour faire la différence entre deux émotions. Ainsi, pour distinguer certaines émotions de valence et d’excitation équivalente (ex : peur et colère), on prend également en compte certaines sous-dimensions liées au contexte comme la notion d’effort, d’attention, de certitude, ou d’agentivité

D’autres approches préfèrent directement regrouper les émotions par clusters (ou grappes). Cela signifie que les émotions sont regroupées par thématique ou en fonction de colorations particulières de l’expérience émotionnelle.

La roue des émotions de Robert Plutchik

classification des émotions selon Robert PlutchikLe psychologue Robert Plutchik a effectué un travail approfondi sur le sujet et a identifié 8 émotions primitives (qu’on retrouve également chez les animaux). Celles-ci s’opposent deux par deux (placées de manière opposée sur la roue des émotions). Comme pour les couleurs primaires, les émotions primitives peuvent gagner en finesse et en élaboration (éclaircissement sur une branche) ou se mélanger entre elles. On retrouve ainsi des mélanges appelés dyades et qui peuvent être de trois niveaux :

  • Primaires (visibles sur le schéma ci-contre). Par exemple, l’amour est un mélange de joie et de confiance.
  • Secondaires (mélange d’émotions voisines, à une émotion près). Si on mélange joie et peur, on obtient de la culpabilité.
  • Tertiaires (mélange d’émotions voisines, à deux émotions près). En croisant tristesse et anticipation, on obtient le pessimisme.

On obtient ainsi une palette assez complète et exhaustive des émotions. C’est notamment sur la base de ce travail que de nombreux outils ont été développés pour aider (entre autres) les enfants à prendre conscience de leurs émotions et à les verbaliser (ex : la météo des émotions).

Un univers complexe

Une étude américaine de 2017 va encore plus loin, et montre toute la complexité de l’univers émotionnel chez l’homme [11]. Les chercheurs ont utilisé 2185 courtes vidéos qu’ils ont montrées à 853 participants. Ceux-ci devaient les qualifier soit :

  • selon une taxonomie de 34 émotions,
  • de manière libre,
  • selon une catégorisation en 14 dimensions émotionnelles, fréquemment utilisées dans la recherche.

Chaque participant devait indiquer l’émotion qu’il ressentait au visionnage pour 12 à 30 vidéos (selon les cas).

Grâce à une analyse statistique poussée, les chercheurs ont pu identifier 27 pôles d’émotion distincts. Ces pôles ne sont pas des ilots isolés, puisqu’il existe des émotions « intermédiaires ». Cela démontre la présence de gradations entre ces pôles émotionnels forts. Les scientifiques affirment ainsi qu’il existe bien plus de 6 ou 8 émotions de base ! Néanmoins, d’un point de vu pratique (pédagogie, verbalisation, etc.), la roue des émotions reste un outil intéressant.

Voici la liste de ces 27 émotions identifiées par la recherche avec le terme correspondant en anglais :

  • Dégoût (Disgust)
  • Horreur (Horror)
  • Peur (Fear)
  • Anxiété (Anxiety)
  • Malaise (Awkwarness)
  • Amusement (Amusement)
  • Adoration (dans le sens « d’adorable » – Adoration)
  • Joie (Joy)
  • Admiration (Admiration)
  • Stupéfaction / Ébahissement (Awe)
  • Appréciation esthétique (Aesthetic appreciation)
  • Calme, sérénité (Calmness)
  • Envie de nourriture (Craving)
  • Fascination (Entrancement)
  • Confusion (Confusion)
  • Nostalgie (Nostalgia)
  • Amour romantique (Romance)
  • Désir sexuel (Sexual desire)
  • Soulagement (Relief)
  • Colère (Anger)
  • Surprise (Surprise)
  • Douleur (Pain)
  • Tristesse (Sadness)
  • Ennui (Boredom)
  • Excitation (Excitement)
  • Intérêt (Interest)
  • Satisfaction (Satisfaction)
  • Cartographie des émotions

    Pour voir certaines vidéos censurées, remplacez le mot « map » par « uncensored » dans l’adresse web de la fenêtre qui s’ouvre (réservé aux plus de 18 ans). Attention, certaines vidéos peuvent choquer.

    La carte interactive des émotions

    Les auteurs ont créé une carte qui regroupe toutes les vidéos. Celle-ci est disponible en cliquant sur le lien ci-dessous. En passant votre souris sur un point de la carte (marqué par une lettre), vous pourrez voir la vidéo correspondant au mélange d’émotions indiqué. En haut à droite, vous retrouverez également la catégorisation selon la taxonomie de 14 dimensions généralement utilisée pour décrire une émotion dans la recherche scientifique.

    N’hésitez pas à explorer cette cartographie très intéressante et à voir si votre ressenti correspond à celui indiqué !

    Cliquez ici pour ouvrir la cartographie complète dans un nouvel onglet.

    L’impact des émotions sur les performances

    Trop souvent, les émotions sont mises de côté dans les apprentissages et le travail. Elles sont simplement considérées comme un aspect à « gérer« . Elles peuvent pourtant avoir un impact très positif sur les performances. Ainsi, certaines d’entre elles vont susciter la motivation et l’entretenir, mais également favoriser la mémorisation et le rappel de connaissances. L’émotion est même une des bases de l’apprentissage[6].

    L’influence des émotions peut donc être tout autant positive que négative. Même si nous ne ressentons pas en permanence d’émotions fortes, les sentiments ou « humeurs » qu’elles engendrent, créent un contexte dans lequel tout travail a lieu, influençant dès lors celui-ci (de manière plus ou moins forte et bénéfique). N’importe quelle tâche peut donc être influencée ou modifiée par les émotions. Ces dernières nous donnent d’ailleurs des renseignements sur l’avancement de notre travail et la difficulté de celui-ci [1]. Plus largement, les émotions sont liées à l’autorégulation et prédisent par exemple les performances académiques des étudiants [10].

    La régulation émotionnelle, un facteur clé

    Comme les émotions jouent un rôle essentiel dans nos apprentissages, leur régulation présente un rôle crucial pour notre efficacité et notre épanouissement. En effet, en plus d’éprouver des émotions, nous pouvons intervenir sur notre expérience émotionnelle (de manière automatique ou volontaire). Ainsi les émotions peuvent être inhibées, amplifiées, ou encore modifiées dans leur expression [4].

    Cette régulation émotionnelle peut se situer sur le plan comportemental, expressif, ou encore sur le plan du ressenti (expérience subjective). Cette capacité d’autorégulation est par ailleurs une composante essentielle de l’intelligence émotionnelle[2]. Les émotions peuvent donc être le sujet d’une régulation volontaire, même si elles sont bien souvent régulées de manière automatique.

    En clair, les émotions positives permettent de renforcer l’intérêt pour le travail mené [5], et certaines émotions négatives peuvent également être mobilisatrices[10] (de manière plus limitée cependant[1]). Dans ce cas, l’objectif est d’en prendre conscience et de les désactiver si elles ne sont pas constructives. Pour plus d’efficacité et d’épanouissement, nous avons donc tout intérêt à réguler correctement nos émotions étant donné leurs effets multiples sur nos comportements[9].

    Vivre ses émotions, sans en être esclave

    Mais attention, je ne vous encourage pas à supprimer toute émotion et à vivre comme un robot, bien au contraire ! Les émotions ont une utilité indéniable car elles nous donnent des informations précieuses sur ce qu’il se passe en nous et autour de nous. Il ne s’agit donc pas de ne plus rien éprouver, mais justement de pleinement ressentir les émotions quand cela nous paraît pertinent et nous sert. Dans d’autres situations, on les prendra en compte sans se laisser submerger, afin d’éviter un éventuel effet contre-productif des émotions.

    C’est en somme exactement ce que prône le travail de pleine conscience et de méditation. Dans ces pratiques, on cherche à observer ce qui se passe en nous afin de réintroduire un espace de liberté par rapport à nos pensées et à nos émotions. On peut alors choisir de savourer pleinement une émotion, ou au contraire de prendre en compte ce que celle-ci nous indique afin d’agir en conséquence, tout en la régulant.

    Pour compléter : une vidéo sur l’aspect culturel des émotions

    Enfin, la manière dont on nomme et ressent les émotions change en fonction des périodes historiques et des cultures, notamment pour les émotions qui sont élaborées à partir d’un mélange particulier de diverses émotions primaires ou secondaires. En effet, la langue, l’environnement et certains points de focalisation culturels altère l’expérience subjective des émotions.

    Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez regarder la vidéo de Tiffany Watt Smith sur le sujet (en anglais sous-titré anglais).

     

    Prenez donc le temps d’explorer le vaste sujet des émotions. Mieux les connaître vous permettra de mieux les identifier, mais aussi de mieux les réguler (pour plus d’efficacité) et enfin de mieux les savourer !

    Références

    [1]
    Cowen AS, Keltner D. Self-report captures 27 distinct categories of emotion bridged by continuous gradients. Proceedings of the National Academy of Sciences [Internet]. 2017 [cited 2017 Dec 28];114:E7900–E7909. Available from: http://www.pnas.org/lookup/doi/10.1073/pnas.1702247114.
    [1]
    Pekrun R, Goetz T, Titz W, et al. Academic Emotions in Students’ Self-Regulated Learning and Achievement: A Program of Qualitative and Quantitative Research. Educational Psychologist [Internet]. 2002 [cited 2017 Oct 12];37:91–105. Available from: http://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1207/S15326985EP3702_4.
    [1]
    Cosnefroy L. L’apprentissage autorégulé, entre cognition et motivation: déontologie et identité. Grenoble: Presses universitaires de Grenoble; 2011.
    [1]
    Hess U. Émotion ressentie et simulée. In: Kirouac, Gilles, editor. Cognition et Émotions. Coimbra: Imprensa da Universidade; 2004. p. 115–128.
    [1]
    Kappas A, Descôteaux J, Kirouac G. Les promesses et limites de l’étude de l’émotion en laboratoire. Cognition et Émotions. Coimbra: Imprensa da Universidade; 2004. p. 11–36.
    [1]
    Rolls ET. Emotion, Higher Order Syntactic Thoughts, and Consciousness. In: Weiskrantz L, Davies MK, editors. Frontiers of Consciousness. Oxford: Oxford University Press; 2007. p. 131–167.
    [1]
    Efklides A, Petkaki C. Effects of Mood on Students’ Metacognitive Experiences. Learning and Instruction. 2005;15:415–431.
    [1]
    Ricci Bitti PE. La régulation des comportements expressifs émotionnels. In: Kirouac G, editor. Cognition et Émotions. Coimbra: Imprensa da Universidade; 2004. p. 157–170.
    [1]
    Scherer K R, Sangsue J. Le système mental en tant que composant de l’émotion. In: Kirouac G, editor. Cognition et Émotions. Coimbra: Imprensa da Universidade; 2004. p. 11–36.
    [1]
    Salovey P, Mayer JD. Emotional Intelligence. Imagination, Cognition, & Personality. 1990;9:185–211.
    [1]
    Efklides A. Metacognition and affect: What can metacognitive experiences tell us about the learning process? Educational Research Review. 2006;1:3–14.
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    Bastien Wagener

    Docteur en psychologie et Maître-praticien PNL, je suis passionné à la fois par le développement personnel, mais aussi par la recherche sur les capacités et potentialités incroyables de l’être humain!

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    Cédric
    11 mois plus tôt

    Bonjour, votre article est très intéressant et complet. Il y a cependant quelques petites choses que je ne suis pas sûr d’avoir comprises : -dans la roue des émotions vous parlez de huit émotions repérées mais j’en vois au moins 9. De plus, avec les émotions secondaires et tertiaires, cela ne fait il pas 27 en tout ? (3×9)
    – vous parlez des émotions tertiaires mais elles n’apparaissent pas dans votre roue, quelles sont-
    elles ?
    – enfin, les 27 émotions repérées dans l’etude américains sont-elles les mêmes que celles du cercle des émotions ?
    Merci encore ! Cédric

    Paloc
    Paloc
    1 année plus tôt

    Bonjour,
    Votre post est clair, aussi bien construit que documenté. Il permet d’avoir une information complète et rapide qui donne envie d’aller plus loin.
    Merci donc pour votre regard et votre synthèse.

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