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Depuis l’antiquité, nous avons tendance à valoriser la raison, au détriment des émotions. Celles-ci sont vues comme une source de conflits, de biais et d’erreurs. Si se laisser gouverner par ses réactions émotionnelles en toutes circonstances est bien sûr une mauvaise idée, on sait désormais grâce aux neurosciences qu’il est impossible de prendre des décisions au quotidien sans l’appui des émotions. Celles-ci ne sont donc pas nécessairement une force antagoniste à la raison. On les considère ainsi plutôt comme un atout potentiel aujourd’hui, mais ce point de vue ne date que d’une trentaine d’années.

Bien entendu, il est évident que ce qu’on appelle communément la raison, ou l’intelligence « cognitive », est indispensable au quotidien. Elle reste même un prédicteur de réussite incontestable dans de nombreux domaines. Néanmoins, elle n’est pas le seul facteur contribuant à notre épanouissement ou à notre réussite professionnelle. L’intelligence dite « émotionnelle » semble également y contribuer.

 

La définition de l’intelligence

L’intelligence générale a été définie au début du XXe siècle, notamment grâce aux travaux des français Alfred Binet et Théodore Simon. Même si les débats sont encore nombreux sur le sujet dans la communauté scientifique, sur le terrain un consensus se dégage.

Pour faire simple, quand on parle d’intelligence au sens scientifique et psychologique, cela regroupe deux composantes :

  • L’intelligence fluide. Capacité de raisonnement, de pensée logique et de résolution de problèmes, indépendamment des connaissances acquises.
  • L’intelligence cristallisée. Capacité à utiliser les compétences, connaissances (verbales et mathématiques) et expériences. Elle s’appuie fortement sur l’accès aux informations à mémoire à long terme, mais n’est pas réductible à la mémoire.

Aujourd’hui, les échelles les plus utilisées pour mesurer l’intelligence sont celles de David Wechsler, dont l’accès est restreint, et qui permettent de calculer le fameux QI (quotient intellectuel). Sans rentrer dans les détails, il faut bien comprendre que le QI est une mesure composite de l’intelligence, puisque de nombreuses sous-échelles vont permettre de calculer un QI verbal (intelligence cristallisé), un QI de performance (intelligence fluide), puis un QI total.

Enfin, si le QI reste un bon prédicteur de la réussite sociale et professionnelle, il est indéniable qu’il n’explique pas tout. Il passe en effet nécessairement à côté d’autres facteurs explicatifs, dont les émotions font partie.

 

L’intelligence émotionnelle

C’est là que la notion d’intelligence émotionnelle (IE) rentre en jeu. Elle a émergé dans les années 19901 comme un concept regroupant un ensemble de capacités, de manière analogue à l’approche adoptée au sujet de l’intelligence générale2. Même si cette terminologie est assez récente, le souci de l’aspect relationnel et émotionnel dans la réussite et la performance faisait déjà partie de la réflexion de certains psychologues comme Edward Thorndike dès le début du XXe siècle. Ce sont notamment les chercheurs Jack Mayer et Peter Salovey qui ont réhabilité l’intelligence émotionnelle comme champ d’investigation scientifique crédible3.

Mais pour bien mesurer un phénomène et l’étudier, il faut commencer par le définir précisément. Selon ces mêmes chercheurs, l’intelligence émotionnelle inclut4,5 :

  • L’aptitude à percevoir correctement ses propres émotions, à les évaluer et à les exprimer
  • La perception des informations contenues dans les émotions, leur compréhension
  • Une capacité à réguler les émotions
  • Le fait d’être capable de recourir aux émotions de manière stratégique pour faciliter les processus de pensée

Malgré plusieurs décennies de recherche, il faut toutefois garder à l’esprit qu’il s’agit d’un domaine d’investigation scientifique assez jeune. Les connaissances, même si leur nombre et leur qualité augmentent avec le temps, demeurent limitées en la matière6.S’il existe encore des débats sur la notion d’intelligence au sens « classique » du terme plus d’un siècle après les débuts de son étude, il va de soi qu’il faut rester prudent lorsque l’on parle d’intelligence émotionnelle.

Un mot sur l’approche de Daniel Goleman

Si vous vous intéressez de près ou de loin au sujet de l’intelligence émotionnelle, vous avez nécessairement entendu parler des travaux de Daniel Goleman. Ce psychologue et journaliste américain est celui qui a popularisé cette notion auprès du grand public au milieu des années 1990. Il a cependant une définition peu scientifique de ce terme, qui recoupe peu ou prou tout ce qui ne « rentre » pas dans le modèle classique de l’intelligence : motivation, conscience de soi, autorégulation, empathie, compétences sociales…

Son approche est certes séduisante (notamment parce qu’elle explique que la réussite n’est pas liée uniquement au QI et aux diplômes, et que tout le monde peut développer son intelligence émotionnelle), elle ne constitue pas un corpus scientifiquement valide. Par ailleurs, sa conception du sujet n’est pas stable et les bienfaits qu’il attribue à une intelligence émotionnelle forte (selon sa définition) n’ont jamais été observés scientifiquement.

Les problèmes liés à une intelligence émotionnelle faible

En revenant à notre définition scientifique de l’IE – plus restreinte, mais plus cohérente et précise – on peut se demander ce que celle-ci apporte concrètement au fonctionnement humain. Commençons par voir en creux ce qu’entraîne un « QE » (quotient émotionnel) faible :

  • Des réactions émotionnelles excessives
  • Des difficultés à écouter les autres
  • Le fait de rentrer dans des débats sans fin pour chercher à avoir raison
  • Un fréquent rejet de la responsabilité sur les autres
  • Le fait de penser que les autres sont trop sensibles (à cause d’une incompréhension de leurs sentiments)
  • Des difficultés à maintenir des relations amicales ou amoureuses
  • Le refus d’écouter et d’entendre le point de vue d’autrui

Bien sûr, toute personne présentant un score d’intelligence émotionnelle faible ne fera pas l’expérience systématique de toutes ces difficultés en toutes circonstances.

Les bénéfices de l’intelligence émotionnelle

À l’inverse, les personnes à l’intelligence émotionnelle développée sont avantagées. En effet, même si on est très compétent du pont de vue cognitif, sans intelligence émotionnelle, il est difficile d’interagir correctement avec les autres, et plus encore de les mener ou de les influencer. Globalement, une IE forte permet de mieux interagir avec les autres, d’éviter les conflits, de créer des liens de meilleure qualité, de développer des relations plus facilement via l’écoute et la compréhension.

Toutefois, comme pour l’intelligence « cognitive », l’utilisation des capacités émotionnelles demande des efforts. Comme il n’est pas facile de se concentrer en toute circonstances, il n’est pas toujours aisé d’être à l’écoute, de gérer ses réactions émotionnelles ou d’utiliser les informations que nous apportent nos émotions et celles des autres pour agir « intelligemment ».

Quoi qu’il en soit, cela sera toujours plus simple pour une personne ayant développé cette capacité. S’appuyer sur l’intelligence émotionnelle est utile pour n’importe quelle personne ou organisation, et permet aux autres compétences de se déployer pleinement.

L’approche à retenir

Les 4 composantes de l'intelligence émotionnelle selon Salovey et MayerPour terminer cette partie « définition », notez que la plupart des chercheurs s’entendent sur le fait que l’intelligence émotionnelle se manifeste chez quelqu’un qui est compétent émotionnellement, c’est-à-dire2 :

  • Une personne consciente de ses propres émotions ;
  • De celles des autres ;
  • Et en capacité d’utiliser avantageusement cette connaissance dans des situations sociales.

Schématiquement, on retrouve 4 composantes dans l’intelligence émotionnelle4 :

  1. Perception et expression. Identification des émotions chez soi et chez les autres et expression de celles-ci.
  2. Utilisation stratégique. Intérêt des émotions pour identifier et prioriser des informations importantes, utilisation de celles ci pour faciliter la pensée.
  3. Compréhension. Catégoriser les émotions et comprendre leur fonctionnement, la manière dont on les exprime, comprendre leur évolution en fonction du temps et des évènements.
  4. Régulation. Gestion de ses propres émotions mais aussi de celles des autres afin d’atteindre des objectifs spécifiques

 

Évaluer l’intelligence émotionnelle

Comme la notion d’intelligence générale, l’intelligence émotionnelle est un construit psychologique, un concept, et est par conséquent difficile à mesurer3. On peut toutefois l’évaluer avec des tests de résolution de problèmes émotionnels (un peu comme dans un test de QI), ou avec des questionnaires, nécessairement moins précis. Ces derniers ont néanmoins un intérêt, notamment quand elles sont basées sur un concept clair et validées scientifiquement. C’est le cas de l’échelle SSEIT7. Pour une évaluation plus précise, il faudra cependant s’orienter vers un test payant administré par un professionnel comme le MSCEIT8.

Si vous souhaitez avoir une première idée de votre situation en termes d’intelligence émotionnelle, je vous invite à passer le SSEIT, en français, sur le site canadien Psychomedia. Ne vous arrêtez cependant pas à ces résultats, même s’ils sont souvent éclairants. En effet, il est toujours possible de travailler au développement de son intelligence émotionnelle. Ne vous enfermez pas donc pas dans un score quelconque, mais prenez ces informations comme un point de départ pour progresser. C’est justement ce à quoi nous allons désormais nous intéresser.

 

3 pistes pour développer l’intelligence émotionnelle

Travailler cette capacité est intéressant à plus d’un titre, que ce soit dans la sphère personnelle ou professionnelle. En quelques mots, on peut dire qu’entraîner son IE fait progresser :

  • Les compétences de communication et les interactions
  • Les performances en équipe
  • Les compétences organisationnelles et de management
  • La motivation au travail et la capacité à accepter le feedback
  • Le leadership

Mais alors, comment faire ? Globalement, on peut dire que tout ce qui améliore la perception, la compréhension et la gestion des émotions a un impact sur l’intelligence émotionnelle. Pour être plus concret, je vous propose tout de même quelques pistes ci-dessous.

1. L’exercice de conscience de soi

Avant même de gérer ses émotions, il faut apprendre à les reconnaître. Une façon très simple de faire ce travail consiste à lister et à nommer les émotions ressenties dans la journée pour procéder à une analyse par la suite. Il ne s’agit pas nécessairement d’agir ou même de juger ce qui « bon » ou « mauvais » ici, mais simplement d’observer chaque émotion ou sentiment et de le noter de manière honnête. Pour ce faire, vous pouvez remplir un tableau de ce type, plutôt que de prendre des notes de manière purement spontanée :

Jour Émotions positives (ex : heureux, fier, satisfait, enjoué, enthousiaste, etc.) Pourquoi ai-je ressenti cela ? Émotions négatives (ex : malheureux, contrarié, énervé, déprimé, solitude, en danger, etc.) Pourquoi ai-je ressenti cela ?
Lundi
Mardi
Mercredi
Jeudi
Vendredi
Samedi
Dimanche

Une fois les émotions notées, répondez aux questions suivantes pour avancer dans votre analyse :

  • Combien d’émotions positives et négatives voyez-vous ?
  • Quelles sont celles qui vous ont le plus affecté aujourd’hui ?
  • Qu’est-ce qui a causé ces émotions ?

En faisant ce travail sur une semaine, voire plus, vous devriez mieux comprendre les liens entre émotions et situations, et développer ainsi votre intelligence émotionnelle.

2. La méditation

Observer calmement les émotions qui émergent lors d’une séance de méditation, sans jugement, est aussi une excellente manière de prendre conscience de ses émotions. En tant qu’approche « de fond », c’est également une bon exercice pour apprendre à mieux les réguler. Pour en savoir plus sur le sujet, je vous invite à lire cet article du blog.

3. Pratiquer l’écoute active

Pour réguler son comportement dans les interactions avec les autres, on peut enfin avoir recours à l’écoute active. Cette pratique consiste simplement à prêter pleinement attention à ce que notre interlocuteur exprime et à se concentrer sur ce dernier plutôt que sur nos pensées et notre dialogue interne. Il s’agit ici de s’intéresser sincèrement à ce qui est dit et à relancer la personne écoutée pour l’aider à élaborer sa pensée.

Si cette pratique a à l’origine été conçue dans un souci thérapeutique, elle demeure toutefois très efficace dans les relations intimes, amicales, commerciales ou plus largement professionnelles. Écouter les autres, c’est se donner une chance de découvrir d’autres manières de fonctionner, de développer ses connaissances émotionnelles et d’affiner son empathie.

 

Conclusions

Si on peut supposer que l’intelligence ne se réduit pas à la logique ou aux capacités de raisonnement, d’un point de vue scientifique, la théorie des intelligences multiples reste encore à prouver. Non pas qu’il n’existe pas de compétences dans le domaine kinesthésique, social ou musical, mais simplement que celles-ci ne semblent pour le moment être que des déclinaisons d’un facteur d’intelligence plus général, mesurable par les tests de QI. Bien sûr, en tant qu’outil de valorisation de certains secteurs traditionnellement méprisés dans le cursus scolaire, cette approche a un intérêt certain. Elle souligne le fait que le salut professionnel et personnel ne passe pas uniquement par les mathématiques théoriques ou la maîtrise du verbe à très haut niveau.

Pour l’intelligence émotionnelle, les choses sont différentes, puisqu’on commence à avoir plus de recul sur ce concept. L’IE repose sur des bases plus robustes et est mieux définie que toutes les autres intelligences proposées dans les diverses théories des intelligences multiples. Il est parfaitement évident que les émotions jouent un rôle crucial dans notre réussite sociale et dans nos relations, et il convient donc d’être capable de les comprendre et de les utiliser de manière équilibrée.

En cela, évaluer son niveau d’intelligence émotionnelle, mais surtout travailler à son développement, quel que soit notre âge, a sans doute autant d’intérêt que le fait de travailler sa mémoire, ses connaissances ou ses capacités de raisonnement logique. Aussi, n’hésitez pas à vous y mettre !

 

Références

  1. Salovey, P., & Mayer, J. D. (1990). Emotional intelligence. Imagination, Cognition and Personality, 9(3), 185‑211.
  2. O’Connor, P. J., Hill, A., Kaya, M., & Martin, B. (2019). The Measurement of Emotional Intelligence : A Critical Review of the Literature and Recommendations for Researchers and Practitioners. Frontiers in Psychology, 10, 1116.
  3. Mayer, J. D., & Salovey, P. (1993). The intelligence of emotional intelligence. Intelligence, 17(4), 433‑442.
  4. Salovey, P., & Mayer, J. D. (1997). What is emotional intelligence? In P. Salovey & D. Sluyter (Éds.), Emotional development and emotional intelligence : Educational implications (Basic Books, p. 3‑31).
  5. Mayer, J. D., Caruso, D. R., & Salovey, P. (1999). Emotional intelligence meets traditional standards for an intelligence. Intelligence, 27(4), 267‑298.
  6. Gauthier, J., & Larivée, S. (2007). L’intelligence émotionnelle : Conceptualisation et évaluation. In S. Larivée (Éd.), L’intelligence, tome I. Les approches biocognitives, développementales et contemporaines. (p. 359‑395).
  7. Schutte, N. S., Malouff, J. M., Hall, L. E., Haggerty, D. J., Cooper, J. T., Golden, C. J., & Dornheim, L. (1998). Development and validation of a measure of emotional intelligence. Personality and Individual Differences, 25(2), 167‑177.
  8. Mayer, J. D., Salovey, P., Caruso, D. R., & Sitarenios, G. (2003). Measuring emotional intelligence with the MSCEIT V2.0. Emotion, 3(1), 97‑105.

 

Bastien Wagener

Docteur en psychologie et Maître-praticien PNL, je suis passionné à la fois par le développement personnel, mais aussi par la recherche sur les capacités et potentialités incroyables de l’être humain!

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