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Il nous arrive à tous d’imaginer ce qui aurait pu se produire dans des circonstances différentes. Et si on avait réagi plus tôt ? Si seulement on avait fait un choix d’études différent… Que se serait-il passé si on n’avait pas participé à tel ou tel événement ?

Que ce soit pour envisager le pire ou imaginer le meilleur, tout le monde fait l’expérience de ces pensées contrefactuelles. Ces dernières peuvent tout autant jouer en notre faveur qu’en notre défaveur, et elles méritent qu’on s’y intéresse d’un peu plus près.

 

1. Qu’est-ce que la pensée contrefactuelle ?

« Contrefactuel » veut littéralement dire « contraire aux faits ». La pensée contrefactuelle se focalise donc sur la manière dont le passé ou le présent pourraient être différents. Ce sont des représentations mentales d’alternatives à des événements, des actions ou des états de faits. Même si elles sont explicitement contraires aux faits et différentes de simples croyances, elles s’appuient néanmoins toujours sur la réalité1.

Lorsqu’elles se conjuguent au présent, elles peuvent prendre la forme suivante : « Je pourrais être en train de regarder ma série préférée au lieu d’étudier ». Dans l’écrasante majorité des cas, elles concernent toutefois plutôt le passé. C’est le fameux « et si » , le « presque » , le « ça aurait dû » .

Généralement, ces pensées sont provoquées par des événements négatifs ou inhabituels qui viennent entraver les objectifs et les désirs d’un individu. Les pensées contrefactuelles sont également très souvent de nature évaluative, puisqu’elle consistent à imaginer des alternatives meilleures (ou pires) que la réalité.

Dans quelles circonstances émergent ces pensées ?

Nous ne passons pas l’essentiel de nos journées à imaginer des alternatives positives ou négatives à la réalité, fort heureusement. Globalement, ce type de pensée est favorisée par trois circonstances :

  1. Les émotions négatives / Une situation problématique. Quand on se sent mal par rapport à un résultat décevant ou non désiré, on réfléchit spontanément à la manière dont les choses auraient pu « mieux se passer ». C’est pourquoi la pensée contrefactuelle est plus fréquente après des échecs qu’après des réussites.
  2. Après un événement qui s’est presque produit ou qui n’a presque pas eu lieu. Dans ce cas, il est facile d’imaginer des alternatives. On visualisera ainsi plus facilement les conséquences d’un vol manqué quand cela se produit à 2 minutes près plutôt qu’à 2 heures près. La proximité de l’événement « presque raté » ou « presque réussi » est ainsi déterminante. Cette proximité peut être temporelle comme nous venons de le voir, mais aussi physique (ex : avoir presque trébuché dans un trou à quelques centimètres ou décimètres près) ou même numérique (être le 999e ou le 1200e client quand le 1000e obtient un cadeau)2.
  3. Quand on est surpris par un résultat, ou quand quelque chose va clairement à l’encontre de ce qu’on avait imaginé. L’inattendu et l’imprévisible capte l’attention et provoque une réflexion sur le « pourquoi » de l’événement.

Au-delà de ces circonstances, le nombre de pensées contrefactuelles va aussi varier en fonction de l’implication de la personne dans une situation donnée. Si on se sent responsable et qu’on est seul à subir les conséquences d’une décision prise en autonomie, on aura plus tendance à produire des pensées contrefactuelles2.

Bien sûr, il paraît assez normal que des émotions négatives, des quasi-réussites ou quasi-échecs ainsi que des événements inattendus provoquent des contre-faits. Dans tous ces cas de figures, ces derniers peuvent assurément être utiles pour guider les comportements futurs.

Le fonctionnement de la pensée contrefactuelle

Représentation graphique du cycle pensée contrefactuelle / comportementsMême si ce phénomène est assez courant, son étude n’a démarré que dans les années 70 pour se développer plus sérieusement au cours des années 19801. Comme nous le verrons un peu plus loin dans cet article, les pensées contrefactuelles peuvent être produites spontanément ou de manière délibérée. Les travaux scientifiques se sont néanmoins d’abord concentrés sur les pensées contrefactuelles automatiques, qui peuvent être plus problématiques, mais qui constituent aussi l’écrasante majorité du phénomène2.

Malgré les effets parfois négatifs de la pensée contrefactuelle, il faut garder à l’esprit que sa fonction principale est la résolution de problèmes. C’est pour cette raison qu’elle est automatiquement activée lorsqu’on rencontre des difficultés3. Elle influence alors le comportement en s’inscrivant dans une boucle de régulation3 :

  1. Le problème vécu génère des pensées contrefactuelles. Les réussites et victoires génèrent moins ce type de pensées que les défaites et les échecs. Cela peut s’expliquer par le fait que les émotions négatives agissent comme un signal subjectif qui indique des progrès insuffisants vers un objectif donné.
  2. La pensée contrefactuelle donne naissance à des intentions. Elle permet d’activer des informations en mémoire qui stimulent la construction d’intentions. Elle stimule ainsi la motivation et permet de favoriser l’élaboration de stratégies.
  3. Les intentions peuvent provoquer un passage à l’action. Quand l’envie d’agir est suffisamment spécifique, on se rapproche d’une intention d’implémentation, ce qui produit des résultats concrets. À l’inverse, si l’intention est trop générale, alors le passage à l’action sera moins probable.

Dans cette boucle de régulation des comportements, les pensées contrefactuelles peuvent donc être justes et utiles, ou au contraire provoquer des comportements inadaptés, voire entraîner une véritable paralysie de l’action.

 

2. Les différents types de pensées contrefactuelles

Comme nous avons commencé à l’évoquer, les pensées contrefactuelles ne constituent pas un ensemble monolithique. On peut ainsi les trier selon trois critères distincts. Le premier et le plus important d’entre eux fait référence à la valeur des alternatives envisagées :

  • Les pensées contrefactuelles ascendantes. Ici on imagine une meilleure tournure des événements. On se focalise sur l’amélioration des choses. C’est le type de pensée contrefactuelle automatique le plus courant au quotidien.
  • Les pensées contrefactuelles descendantes. Dans ce cas, notre imagination se focalise sur le pire, sur le négatif évité. Ces pensées sont rarement générées automatiquement. Quand c’est le cas, cela se produit suite à l’évitement de justesse d’un événement négatif2.

Les pensées contrefactuelles se définissent également en fonction de leur orientation vers l’action :

  • Action. Les pensées contrefactuelles additives (« si j’avais fait cela… »), orientées vers l’action, sont les plus utiles.
  • Inaction. Les pensées contrefactuelles soustractives (« si seulement je n’avais pas fait cela… »), basées sur l’inhibition, ont en général moins d’utilité pour l’avenir, même si elles peuvent aussi présenter un intérêt dans certains cas.

Enfin, quand les pensées contrefactuelles sont focalisées sur soi plutôt que sur les autres, elles sont également plus utiles et constructives, puisqu’elles sous-entendent qu’on dispose d’une capacité à influencer directement le cours des événements.

Les différents types de pensée contrefactuelle en résumé

Les types de pensée contrefactuelle les plus constructifs

Comme toujours, il faut veiller à ne pas verser dans l’excès. Nous avons en effet tendance à altérer spontanément tous les éléments potentiellement contrôlables dans les événements passés, ce qui peut nous amener à surévaluer notre responsabilité. De même, si les pensées contrefactuelles surgissent suite à des circonstances très inhabituelles, nous aurons tendance à revisiter l’événement en transformant l’exceptionnel en banal. Et cela peut aussi nous amener à surévaluer notre capacité à agir2.

Pour résumer l’effet des différents types de pensée contrefactuelle, on peut simplement noter que les pensées ascendantes ont plutôt tendance à nous faire éprouver des regrets, alors que les pensées descendantes vont plutôt générer de l’appréciation et de la gratitude. Par ailleurs, se concentrer sur l’action et sur notre part de responsabilité amène d’une manière générale à des comportements plus adaptés.

 

3. Les effets de la pensée contrefactuelle

Comme la plupart des processus cognitifs, la pensée contrefactuelle peut avoir des conséquences négatives, mais existe avant tout parce qu’elle est utile. En effet, celle-ci est profondément nécessaire à la régulation des comportements et ce n’est que sous certaines conditions qu’elle devient contreproductive3. Ses effets, qu’ils soient positifs ou négatifs concernent autant les émotions, que les croyances ou les comportements.

Son risque principal tient au fait qu’elle a la particularité de donner l’impression d’être vraie, même si ce n’est pas toujours le cas. Il est effectivement aisé d’imaginer des causes ou des conséquences alternatives à la réalité, sans pour autant que celles-ci soient réalisables.

Les effets négatifs d’un excès de pensées contrefactuelles ascendantes

La pensée contrefactuelle ascendante a pour conséquence de générer des idées utiles à la résolution de problèmes et au soulagement des affects négatifs. En excès, elle peut donc amplifier la perception des problèmes et générer un stress excessif. Si on s’adonne trop à la pensée contrefactuelle ascendante, on va systématiquement comparer les résultats de nos actions à un idéal supérieur. Il y a toujours mieux ailleurs, ne serait-ce que sur un détail. En tombant dans cette spirale, on peut aboutir à une insatisfaction permanente. La gestion des échecs devient alors difficile, avec une augmentation de la culpabilité, et ceci peut mener à des symptômes dépressifs et à de l’anxiété1,3. Pire, on peut même générer des attentes irréalistes pour l’avenir et donc des regrets par anticipation.

Dans les cas les plus graves, la pensée contrefactuelle peut devenir totalement paralysante. Par exemple, après un accident de voiture, on peut sans cesse se repasser le film de l’événement en se disant que le résultat aurait été différent si on avait entrepris telle ou telle action. Quand on est victime d’un événement, cette sur-responsabilisation inappropriée peut être destructrice, alors même qu’on n’a objectivement rien à se reprocher1 (ex : « si j’avais pris un chemin différent, je ne me serais pas fait agressé »).

Moins grave mais néanmoins problématique, la surproduction de pensées contrefactuelles ascendantes peut aussi mener à des changements de stratégies excessifs. On anticipe alors tellement le négatif tout en cherchant à obtenir des résultats immédiats que notre ligne de conduite perd en cohérence. Or, cette suradaptation est contreproductive dans bon nombre de situations1.

Que se passe-t-il quand la pensée contrefactuelle est trop peu
présente ?

À l’inverse, si on ne s’appuie pas assez sur la pensée contrefactuelle, notre capacité à résoudre des problèmes peut s’en trouver réduite. Ceci peut aussi mener à une absence anormale d’affects négatifs (on est excessivement insensible aux échecs). On produit alors des performances inférieures à nos capacités, on rencontre des difficultés au le travail et dans les relations sociales, etc. Autant d’éléments que l’on retrouve dans la schizophrénie, justement associée à un déficit de pensée contrefactuelle.

Les effets positifs de la pensée contrefactuelle

Heureusement, tout n’est pas négatif dans ce phénomène. S’appuyer sur la pensée contrefactuelle de manière équilibrée permet ainsi d’augmenter notre capacité à contrôler les événements et à apprendre de nos expériences. Cette dernière est profondément connectée aux objectifs que nous nous fixons, et nous aide à avancer vers ceux-ci3. En nous inspirant pour l’avenir et en nous faisant prendre conscience de l’effet de nos actions, les pensées contrefactuelles augmentent notre sensation de contrôle. Et se sentir en contrôle de sa vie est un aspect important du bonheur. De ce point de vue, la pensée contrefactuelle peut nous aider à être plus heureux.

La pensée contrefactuelle est également une composante incontournable de la vie en société. Elle contribue au maintien de nos comportements dans des limites acceptables3. Sans cette capacité, nos interactions sociales seraient de bien piètre qualité.

Les mécanismes à l’origine d’une pensée contrefactuelle néfaste ou bénéfique

De manière assez simple, on peut expliquer l’émergence des pensées contrefactuelles bénéfiques ou néfastes par deux mécanismes1 :

  • Les effets de contraste. Si quelque chose survient juste après un résultat en le faisant paraître moins important, pertinent ou positif, alors on le jugera moins bien. Ainsi, si une alternative plus désirable devient très visible, notre jugement risque d’évoluer de manière excessive par effet contraste. C’est ce qu’a montré une étude publiée en1995 sur les médaillés olympiques4. Les médaillés d’argent ont plus de pensées contrefactuelles ascendantes et sont moins satisfaits que les médaillés de bronze, qui ont des pensées contrefactuelles descendantes. Là où le médaillé d’argent pense qu’il aurait pu finir premier, le médaillé de bronze pense au fait qu’il aurait pu ne pas être sur le podium…
  • Les effets d’inférence causale. Dans certaines circonstances, on a tendance à sur-responsabiliser autrui (ou soi-même) par rapport à un événement sur lequel on avait en réalité peu d’influence (ex : « si j’avais pris une meilleure assurance, je n’aurais pas perdu autant d’argent à cause de cette tempête »). On relit le passé avec les connaissances d’aujourd’hui comme si tout était prévisible alors. Là encore, ce mécanisme peut-être utile, tant qu’il n’est pas excessif.

 

4. Tirer parti de la pensée contrefactuelle

Maintenant que les tenants et les aboutissants de la pensée contrefactuelle ont été éclaircis, voyons comment tirer pleinement parti de cette capacité dont nous disposons tous. Comme je l’ai déjà souligné, le secret réside dans la mesure.

De nos jours, la pensée contrefactuelle ascendante est extrêmement stimulée : nous avons tellement de choix qu’il est toujours possible de trouver mieux ailleurs, ne serait-ce que sur un critère précis. Nous devrions donc nous exercer un peu plus à la pensée contrefactuelle descendante.

Mais pourquoi faire ce travail au juste ? Tout simplement parce qu’une pensée contrefactuelle équilibrée remplit plusieurs fonctions1:

  • Une fonction de préparation. Elle met en avant les moyens par lesquels les individus peuvent se préparer pour l’avenir et améliorer leur condition.
  • Une fonction affective. Elle peut servir à se sentir mieux, par effet contraste, notamment quand la pensée contrefactuelle est descendante.

En cela, la pensée contrefactuelle peut nous stimuler de manière analogue à ce qu’on observe dans l’effet Zeigarnik (l’influence des tâches non terminées sur la motivation à agir)3. Comme la pensée contrefactuelle est liée aux fonctions exécutives, elle contribue ainsi directement et indirectement aux apprentissages, notamment via des mécanismes de planification et de prise de décision1. Sans elle, il devient difficile d’apprendre de ses expériences et de ne pas répéter les mêmes erreurs à l’infini. Dans la planification, la gestion de projet ou la mise en place d’habitudes, apprendre à générer des pensées contrefactuelles constructives est indispensable2.

Deux approches complémentaires

Pour tirer parti des pensées contrefactuelles, il faut donc tenter de les formuler de manière juste, en s’appuyant au maximum sur des faits, et pour des sujets qui en valent la peine. L’application rigoureuse de la pratique réflexive peut dès lors constituer un outil précieux pour faire ce travail.

Et pour apprécier plus amplement son quotidien et améliorer sa satisfaction dans la vie en stimulant la pensée contrefactuelle descendante, rien de tel qu’une pratique de gratitude comme l’exercice des 3 choses positives par jour.

Tout ceci peut non seulement apporter des bénéfices concrets vis-à-vis de projets passés, en cours ou à venir, mais aussi réduire le nombre et la fréquence de pensées contre-productives. La pensée contrefactuelle est une composante essentielle d’un fonctionnement sain. Il n’y a rien de mal à prendre ses responsabilités et à rêver de lendemains meilleurs. Mais cela ne doit pas se faire au détriment de l’appréciation de ce que l’on a, ou pour assumer une responsabilité démesurée en toutes circonstances.

 

Conclusions

Imaginer des alternatives est un mécanisme qui fait profondément partie des processus de régulation des comportements. Qu’il s’agisse d’activités professionnelles, de discussions, d’apprentissages, ou de la gestion des finances personnelles, toutes ces tâches quotidiennes nécessitent de la planification, de l’organisation et des ajustements. Et lorsqu’on agit dans un monde complexe en évolution permanente, les problèmes sont inévitables. Des accidents surviennent, et il est nécessaire d’ajuster les choses en imaginant d’autres options.

Certes, les pensées contrefactuelles créent parfois des biais ou des difficultés. Mais au final, vouloir les inhiber purement et simplement est bien plus néfaste encore.

Plutôt que de ne voir cette capacité que par le prisme négatif de l’excès de pensées contrefactuelles ascendantes, je vous invite donc à réorienter votre imagination pour qu’elle reprenne la place qui lui revient. Celle d’un mécanisme au service de votre épanouissement personnel et de vos projets, indispensable à votre bon fonctionnement au quotidien.

 

Références

  1. Roese, N. J., & Morrison, M. (2009). The Psychology of Counterfactual Thinking. Historical Social Research, 34(2), 16‑26.
  2. Roese, N. J. (1997). Counterfactual thinking. Psychological Bulletin, 121(1), 133‑148. https://doi.org/10.1037/0033-2909.121.1.133
  3. Epstude, K., & Roese, N. J. (2008). The Functional Theory of Counterfactual Thinking. Personality and Social Psychology Review, 12(2), 168‑192. https://doi.org/10.1177/1088868308316091
  4. Medvec, V. H., Madey, S. F., & Gilovich, T. (1995). When less is more : Counterfactual thinking and satisfaction among Olympic medalists. Journal of Personality and Social Psychology, 69(4), 603‑610. https://doi.org/10.1037/0022-3514.69.4.603
  5. Schwartz, B. (2009). Le paradoxe du choix : Et si la culture de l’abondance nous éloignait du bonheur ?. Marabout Société.
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Bastien Wagener

Docteur en psychologie et Maître-praticien PNL, je suis passionné à la fois par le développement personnel, mais aussi par la recherche sur les capacités et potentialités incroyables de l’être humain!

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