Malgré les progrès de la médecine et la diversité des traitements disponibles, la dépression demeure une problématique mondiale majeure. Les solutions sont souvent médicamenteuses, parfois thérapeutiques, mais rarement physiques. Pourtant, une vague de publications scientifiques récentes remet au centre de la table une stratégie aussi accessible qu’efficace : l’activité physique.
Alors, que nous dit la recherche sur l’effet réel du sport sur la santé mentale ? Et comment l’intégrer concrètement à nos vies ?
Dépression et solitude : les racines d’une crise moderne
La dépression touche aujourd’hui environ 280 millions de personnes dans le monde1. Selon les données du Global Burden of Disease Study, cela représente une augmentation brute de 60 % depuis 1990 (c’est-à-dire du nombre de personnes concernées), en grande partie à cause de la croissance démographique, du vieillissement, et de l’accélération des changements sociaux et technologiques. Ce trouble mental figure parmi les trois principales causes d’années vécues avec une incapacité dans la plupart des pays industrialisés. Il faut toutefois noter que la prévalence de la dépression a très légèrement baissé sur cette période quand on la rapporte à la population mondiale.
Dans certains pays comme les États-Unis, près d’un tiers des adultes déclarent avoir été diagnostiqués dépressifs à un moment de leur vie. En 2023, 17,8 % des Américains déclaraient vivre actuellement un épisode dépressif2. La tendance est similaire en Europe, avec une prévalence en hausse chez les jeunes adultes et les femmes.
Pourquoi cette progression de la dépression ?
Les explications sont plurielles. La précarisation du travail, les attentes de performance permanente, l’individualisme croissant, l’hyperconnexion, la perte de repères collectifs, mais aussi la meilleure reconnaissance clinique du trouble participent à cette hausse. La pandémie de COVID‑19 a aussi servi de catalyseur, aggravant l’isolement social, l’anxiété et les troubles de l’humeur.
Les données montrent que la solitude, en particulier, est un facteur de risque majeur. Or, celle-ci est en forte augmentation dans les pays industrialisés. Aux États-Unis, les jeunes adultes passent en moyenne 70 % de temps en moins avec leurs pairs qu’il y a vingt ans. En Europe, une enquête a révélé que 13 % des adultes se sentent fréquemment seuls3.
Des profils de plus en plus vulnérables
Et contrairement aux idées reçues, les hommes sont fortement concernés. Notamment en raison de normes sociales les empêchant d’exprimer leur détresse ou de chercher du soutien. Cet solement relationnel augmente avec l’âge. En parallèle, les jeunes de 15 à 24 ans affichent des niveaux records de solitude et de dépression, souvent liés à un usage intensif des écrans et à un déficit de contacts physiques qualitatifs.
L’activité physique comme remède
Si ce constat n’est pas des plus encourageants, les méthodes d’intervention pour lutter contre la dépression se sont fortement diversifiées au cours des dernières décennies. Thérapies comportementales et cognitives, traitement médicamenteux, psychothérapies, cercles d’écoute, applications sur smartphone… Les options sont nombreuses, avec un succès variable, mais permettent de traiter la très grande diversité de situations. L’activité physique y trouve également sa place : notre corps est fait pour bouger, et le mobiliser peut avoir des effets insoupçonnés, au-delà de la “simple” santé physique.
Ce que révèle la recherche
Une synthèse publiée en 20234 a rassemblé les données de plus de 1000 essais cliniques. Résultat : l’activité physique est l’un des moyens les plus efficaces pour réduire les symptômes de dépression, d’anxiété et de détresse psychologique. Elle est au moins aussi efficace que les antidépresseurs ou la psychothérapie, sans les effets secondaires des médicaments et avec un meilleur impact à long terme.
Des chercheurs ont par exemple comparé un groupe de patients ayant suivi une thérapie de course à pied (« running therapy »), et un groupe ayant pris un traitement médicamenteux5. Toutes les personnes suivies ont montré des améliorations similaires au niveau des symptômes dépressifs, mais le groupe “sport” a également vu une amélioration du sommeil, de l’énergie et des marqueurs inflammatoires. Ces résultats ouvrent la voie à une réflexion plus large sur l’intégration de l’activité physique dans les traitements de première intention.
Les activités les plus bénéfiques incluent la danse, la course, la musculation, le yoga et la marche rapide. Même des formes d’exercice modérés, comme le jardinage ou les jeux actifs, montrent des effets significatifs sur la santé mentale. Ainsi, au-delà de l’efficacité de l’approche, c’est aussi la variété des activités mobilisables qui la rend intéressante. Tout le monde peut trouver une activité qui lui correspond.
Les mécanismes en jeu
L’effet du sport sur la dépression est désormais bien compris. Il repose sur des mécanismes biologiques puissants. En effet, l’activité physique stimule la production de BDNF (brain-derived neurotrophic factor). Cette molécule favorise la génération de nouveaux neurones et améliore la neuroplasticité. Elle régule également les circuits de la récompense (dopamine, sérotonine) et réduit les niveaux de cortisol, l’hormone du stress. Elle agit aussi sur l’axe HPA du cerveau (hypothalamo-hypophyso-surrénalien), essentiel dans la régulation émotionnelle. Autrement dit, le sport contribue à rééquilibrer les fonctions cérébrales affectées par la dépression.
Ces mécanismes sont aujourd’hui bien documentés. Le BDNF, par exemple, est un facteur crucial pour la croissance des neurones et la résilience neuronale. Son augmentation après une activité physique régulière permettrait de contrebalancer les effets neurotoxiques du stress chronique, souvent impliqué dans la dépression6,7. Par ailleurs, l’activation de l’axe HPA régule plus finement la réponse au stress, en limitant l’emballement du cortisol, souvent déréglé dans les épisodes dépressifs majeurs8.
Enfin, les effets anti-inflammatoires de l’exercice physique, à travers la régulation des cytokines et la réduction des marqueurs d’inflammation systémique, sont aujourd’hui considérés comme une voie thérapeutique sérieuse dans le traitement des troubles dépressifs4.
Sport et lien social
Mieux encore que l’activité physique en solitaire, pratiquer une activité physique en groupe renforce encore son effet thérapeutique, en agissant sur la solitude et l’estime de soi. Les bénéfices du sport sont en effet plus importants lorsqu’une dimension relationnelle est présente9. Le fait d’être entouré, d’échanger, et de partager un objectif commun crée un sentiment d’appartenance, qui agit comme un facteur de protection face à la solitude et à l’isolement social — deux dimensions fortement associées à la dépression.
Des recherches récentes montrent que ce sentiment peut, à lui seul, réduire les symptômes dépressifs en stimulant les circuits cérébraux liés à la récompense sociale et en modulant favorablement l’activité de l’amygdale10. L’interaction sociale dans un cadre physique est donc à la fois un levier de plaisir, de régulation émotionnelle et de prévention des rechutes.
Un cercle vertueux comportemental
L’un des effets les plus puissants, mais néanmoins négligés de l’activité physique réside dans sa capacité à redynamiser les comportements. La dépression entraîne fréquemment un repli passif, une réduction des activités et une perte d’élan. L’intégration progressive d’un effort physique, même minime, peut enclencher un cercle vertueux : bouger stimule l’énergie, cette énergie renforce l’initiative, et cette initiative redonne un sentiment d’agir sur sa vie.
Des travaux inspirés du modèle de Lewinsohn11 sur la réduction des renforcements positifs montrent que l’activation comportementale — dont l’exercice est un levier central — permet de contrecarrer cette spirale d’évitement et de retrait social. L’activité devient ainsi un déclencheur actif de changement, en plus d’augmenter avec le développement du mieux-être. En psychologie comportementale, on parle de principe de « mise en mouvement », dont les effets sont particulièrement marqués dans les troubles de l’humeur12.
Ce retour à l’action, soutenu par des routines concrètes, constitue un terrain fertile pour reconstruire des habitudes saines, recréer des rythmes internes, et renforcer le sentiment d’auto-efficacité — une dimension essentielle dans la prévention des rechutes dépressives.
De plus, le simple fait de se fixer des objectifs atteignables et de constater des progrès peut réactiver la motivation, souvent paralysée chez les personnes dépressives. Pour cela, on peut s’appuyer sur les intentions d’implémentation. Cette méthode consiste à formuler un plan concret du type « si j’ai fini le travail à 18h, alors je vais marcher 30 minutes », ce qui augmente la probabilité d’agir13. Au fil du temps, ces petits changements progressifs créent une perception de compétence et d’autonomie dans l’activité physique et favorisent une adhésion durable à celle-ci14. Le sentiment de progression personnelle, même minime, restaure la confiance en ses capacités d’action. Et cela joue un rôle central dans la sortie de l’impuissance apprise, fréquente dans la dépression.
Comment intégrer le sport dans une démarche de mieux-être ?
Maintenant que nous avons établi l’efficacité de l’activité physique, la question cruciale est la suivante : comment la mettre en pratique dans un quotidien souvent chargé, lorsqu’on est fatigué ou démotivé ? Ci-dessous, je vous propose cinq leviers clés issus de la recherche et de l’expérience clinique pour répondre à cette interrogation.
1. Choisir une activité plaisante et accessible
La clé de l’adhésion durable, c’est le plaisir. Oubliez l’idée qu’il faudrait courir parce que c’est ce que tout le monde fait. Toute activité physique modérée peut avoir un impact positif sur la santé mentale si elle est pratiquée avec régularité. Cela peut être une promenade quotidienne, une séance de danse improvisée, du yoga doux, ou du jardinage actif. Commencez donc par de l’activité physique si cela vous paraît plus accessible, l’exercice physique (le sport) peut arriver dans un second temps, l’idée étant de se mettre en mouvement.
Le plaisir n’est pas secondaire : il conditionne la libération des endorphines et l’activation des circuits dopaminergiques, tous deux essentiels dans la lutte contre la dépression. N’hésitez donc pas à tester des activités et des sports qui vous interpellent, plutôt que de pratiquer ce qui vous semble être la “bonne chose à faire”.
2. Fixer un rythme réaliste mais soutenu
Si la recherche indique que 3 à 5 séances par semaine, de 30 à 45 minutes, constituent une bonne base, cela ne veut pas dire qu’il faut commencer directement avec cette intensité. Les effets significatifs listés ci-dessus apparaissent généralement après 4 à 6 semaines d’activité, mais l’impact subjectif peut survenir bien avant. Mieux vaut donc commencer par 10 ou 15 minutes que de ne rien faire. Ce qui compte, c’est la régularité plus que l’intensité. En cas de fatigue mentale ou de baisse d’énergie, l’activité peut même s’adapter (ex. : étirements, marche lente, etc.).
La notion d’intention d’implémentation est ici utile et augmente la probabilité d’agir13. N’hésitez pas à consulter l’article du blog qui y est consacré pour pouvoir tirer pleinement profit de cette approche.
3. Inclure une dimension sociale
Nous l’avons vu, faire du sport en groupe ou à deux augmente l’adhésion et décuple les effets positifs. Le lien social agit comme un amplificateur du bien-être et diminue significativement les risques de rechute dépressive. Cela peut passer par un cours collectif, une inscription dans une association sportive, ou simplement une promenade régulière avec un proche. Au-delà de l’engagement que cela suscite, c’est aussi un excellent moyen de lutter contre la solitude, facteur de risque majeur trop souvent sous-estimé.
4. Structurer sa pratique
Certaines personnes auront besoin de structure pour maintenir leur engagement, renforcer leur motivation et anticiper les freins. Cela peut passer par des applications, des vidéos-guides, ou un accompagnement professionnel. En France, des dispositifs de prescription sociale existent désormais dans certaines régions : un médecin peut orienter vers un programme d’activités encadrées.
En parallèle, le sport sur ordonnance progresse aussi en France et au Royaume-Uni. Les premiers résultats sont prometteurs en termes de réduction du recours aux soins et d’amélioration de l’estime de soi. Ces dispositifs sont encore limités à certaines situation, mais cela peut-être un bon levier à mobiliser. Aussi, n’hésitez pas à poser la question à votre médecin.
5. Intégrer le sport dans une dynamique globale de mieux-être
L’activité physique est d’autant plus efficace qu’elle s’intègre dans une démarche globale : sommeil de qualité, alimentation équilibrée, réduction du stress, stimulation cognitive, quête de sens. Le mouvement devient alors un pilier parmi d’autres pour réguler l’humeur et renforcer les ressources psychologiques. C’est dans cette articulation que l’on peut espérer des effets durables, profonds, et véritablement transformateurs. Bien sûr, en fonction de votre situation, cela nécessitera d’être accompagné ou soutenu, car il peut être particulièrement difficile de “redémarrer” seul lorsque l’on souffre de dépression.
Par ailleurs, si ces 5 leviers ne vous suffisent pas, sachez que j’aborde de nombreuses pistes complémentaires dans cet article pour faciliter la mise en place d’une pratique sportive.
Conclusions
La dépression n’est pas une fatalité. Si les traitements pharmacologiques et psychothérapeutiques gardent leur pertinence, il est temps de redonner au sport la reconnaissance qu’il mérite : celle d’un véritable outil de soin à part entière, validé par la recherche, puissant et accessible. Pas besoin d’être un athlète pour en tirer bénéfice. Bouger un peu, mais souvent, peut être un premier pas vers un mieux-être durable.
En favorisant la neuroplasticité, en réduisant les marqueurs du stress, en activant les circuits de la motivation et en tissant du lien social, l’activité physique agit à plusieurs niveaux. Mais surtout, elle remet en mouvement – physiquement et symboliquement. Bien évidemment, quelques séances de sport ne vont pas résoudre magiquement tous vos problèmes. Et le soutien de molécules est parfois nécessaire pour remettre le pied à l’étrier. Néanmoins, il ne faut plus négliger ce levier, tant ses bénéfices sont nombreux. Nous sommes faits pour bouger. C’est un élément clé de notre équilibre, tant au niveau physiologique que psychologique, qui permet de réduire les symptômes dépressifs et de s’en prémunir15.
Alors, pourquoi ne pas commencer dès aujourd’hui ? Une marche, quelques étirements, une danse improvisée, une séance de jardinage… Et si c’était le premier pas vers un mieux-être durable ? Quelle première action pourriez-vous poser cette semaine ?
N’hésitez pas à partager vos expériences, vos résistances ou vos succès. Si nos situations individuelles sont toutes différentes, elles sont aussi des sources d’inspiration potentielles pour les autres !
Références
Voir les références
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L’activité physique comme remède
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