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La créativité fait l’objet de nombreuses idées préconçues. Certains seraient naturellement doués, naturellement créatifs, et d’autres n’auraient tout simplement pas cette chance. Les projets artistiques seraient les seuls à bénéficier de cette compétence, alors que des activités plus « terre à terre » et scientifiques n’autoriseraient aucune créativité.

Comme vous devez vous en douter, ces préconceptions sont erronées. Nous sommes tous créatifs, et la créativité peut faire feu de tout bois. Néanmoins, il est vrai que les idées reçues inculquées durant nos jeunes années peuvent fortement inhiber la créativité. Heureusement, à l’inverse, nous sommes aussi parfois créatifs sans nous en rendre compte. Dans ces cas-là, cette compétence s’exprime d’une façon qui ne colle pas avec les clichés et passe alors inaperçue.

Pour déconstruire les idées reçues, il est nécessaire de définir précisément ce qu’est la créativité. Il devient alors possible d’identifier différentes manières de solliciter notre fibre créative, et ce quels que soient nos projets. C’est ce que je vous propose de découvrir dans cet article.

 

Le fonctionnement de la créativité

La plupart des chercheurs s’accordent sur deux éléments essentiels pour définir la créativité. Pour qualifier une solution de « créative », il faut qu’elle soit à la fois originale et utile. De façon plus précise encore, on peut dire que la créativité consiste à former des combinaisons nouvelles entre divers éléments qui remplissent des critères spécifiques tout en étant utiles. Plus les éléments de la nouvelle combinaison sont éloignés les uns des autres, plus la solution identifiée sera originale.

Un processus en 2 étapes

Si on peut qualifier la créativité en fonction des résultats qu’elle produit, cela reste insuffisant. En effet, la créativité est avant tout un processus. Ainsi, pour être créatif, il est nécessaire de trouver des idées en nombre, mais aussi d’être capable de les combiner et de les trier. C’est ce qui permet de trouver des solutions originales et réalisables. Malheureusement, la plupart d’entre nous a pris l’habitude de chercher de nouvelles idées tout en censurant immédiatement celles qui sortent un tant soit peu des sentiers battus. Or, vouloir imaginer toutes les solutions possibles en les triant au fur et à mesure n’aboutira qu’à une seule chose : l’étouffement de la créativité. Faire ces deux choses de manière simultanée, c’est appuyer sur l’accélérateur et le frein en même temps…

Quelqu’un de créatif va au contraire séparer la phase de génération d’idées de la phase de sélection des idées. Cela permet de sortir des pensées habituelles ou routinières et d’explorer de nouvelles possibilités. La première règle pour être créatif est donc de séparer le travail en deux étapes :

  • Une phase de pensée divergente. Ici, on suspend le jugement et on vise la quantité, tout en cherchant des choses inédites ou des combinaisons d’idées originales.
  • Une phase de pensée convergente. Une fois la matière première produite, on la filtre en appliquant un jugement positif et constructif sur chaque idée identifiée. Il s’agit de conserver les éléments les plus intéressants pour répondre à l’objectif que l’on s’est fixé.

Diverger et converger, des compétences complémentaires

Schéma représentant la divergence et la convergence dans le processus créatifLa pensée divergente est donc un processus de pensée utilisé pour générer des idées créatives en explorant le plus de solutions possibles, de manière libre et non linéaire. En contrepartie, il faudra dans un second temps organiser ses idées via la pensée convergente, critique et focalisée, pour trouver la meilleure solution (en triant, sélectionnant, combinant, etc.). L’une ne va pas sans l’autre.

Si le fait de mettre en veille notre esprit critique n’est pas quelque chose que nous pratiquons souvent (surtout envers nos propres idées), cela ne signifie pas que nous sommes d’excellents critiques pour autant. La phase convergente nécessite d’appliquer des critères objectifs pour juger de la qualité des idées, et non pas de produire des jugements expéditifs !

Heureusement, comme la pensée divergente, la pensée convergente peut se travailler et se développer à n’importe quel âge.

 

Ce que les neurosciences nous apprennent sur la pensée divergente

Vous l’aurez compris, c’est la pensée divergente qui fournit la matière première à toute production créative. Sans elle, il n’y aura pas assez d’éléments pour « converger » efficacement. Cette pensée divergente peut bien entendu s’appliquer à des problèmes d’ingénierie, d’écriture, d’aménagement d’intérieur, de productivité, etc. Tant que le problème est complexe et qu’il n’existe pas une seule « bonne » réponse, la créativité a toute sa place. Mais comment cette pensée divergente, essentielle, se met-elle en place au niveau cérébral ?

Les deux modes de fonctionnement de notre cerveau

Pour faire simple, notre cerveau possède deux « modes de fonctionnement »1 clairement identifiés. Le premier est le mode focalisé, qui permet d’être très performant sur une tâche à l’objectif précis. Dans ce mode, nous sommes concentrés sur la travail à faire.

Il existe également un mode dit « par défaut ». Il se caractérise par une activité plus diffuse et moins intense. Quand notre pensée vagabonde et qu’on est peu concentré, notre cerveau fonctionne en mode par défaut. Cela permet de connecter des idées de manière inédite, et notre créativité est alors plus grande.

Ces modes de fonctionnement nous apprennent une première chose : il n’y a pas de zone spécifique de la créativité dans le cerveau. Celle-ci émerge en effet des interactions complexes entre plusieurs systèmes cérébraux.

Le rôle des lobes frontaux dans la pensée divergente

Schéma représentant les principales zones du cerveauEn utilisant des tests de pensée divergente, on arrive de mieux en mieux à évaluer le niveau de compétence créative des individus à un instant T. Et en observant le fonctionnement du cerveau lors de la passation de tests de créativité, on arrive à mieux comprendre ce qui se joue quant on est en plein processus créatif.

Les chercheurs constatent notamment que l’activation du cerveau tend à baisser dans les régions frontales pendant les tâches de pensée divergente. Les autres zones du cerveau sont quant à elles plus actives2. Cela est assez logique, puisque c’est à l’avant du cerveau, au niveau frontal, que se trouvent les zones liées à la gestion de l’attention et de l’autorégulation. Quand on passe en « mode divergent » , notre attention est plus ouverte, moins focalisée, afin de laisser entrer un maximum d’idées nouvelles, et de permettre la combinaison d’éléments très éloignés entre eux. Il faut donc bien mettre en veille notre esprit critique et lâcher prise pour trouver des idées originales. C’est exactement ce que confirment les neuroscientifiques.

La conséquence sur les tissus cérébraux

D’autres chercheurs se sont plutôt intéressés à l’état des tissus cérébraux qu’à l’activité corticale en lien avec la créativité3. Ils ont constaté que les personnes les plus créatives ont une épaisseur corticale moins importante au niveau des lobes frontaux. Cela pourrait expliquer en partie les différences de créativité entre adultes et enfants. En effet, les lobes frontaux se développent plus tardivement, et sont les dernières zones à arriver à maturité à l’âge adulte.

Ces mêmes chercheurs constatent par ailleurs que d’autres aires cérébrales (notamment les lobes pariétaux) sont plus épaisses chez les personnes les plus créatives.

Mais comment explique-t-on ces différences d’épaisseur de certaines zones ? Une des hypothèses avance que les personnes faisant preuve de plus de créativité aux tests auraient une couche de cellules gliales plus épaisse, ce qui favoriserait la connectivité des neurones. Les cellules gliales sont des cellules « support » qui servent à alimenter les neurones et à augmenter la vitesse de connexion entre ces derniers.

Néanmoins, il est encore tôt pour tirer des conclusions définitives à partir de ces travaux. Tout d’abord, soulignons le fait que les études vont plus loin dans la complexité de l’analyse de l’activité corticale que ce qu’il est possible d’évoquer ici. De plus, nous n’en sommes qu’au début des recherches sur le sujet, et il faudra encore du temps pour parfaitement comprendre la manière dont la créativité s’inscrit dans le cerveau. Par ailleurs, la moindre épaisseur des lobes frontaux chez les personnes les plus créatives ne signifie pas qu’une attention et une autorégulation très développées empêchent la créativité. Il faut simplement apprendre à « déconnecter » cette régulation et cet esprit critique.

 

Des pistes validées pour développer sa créativité

Maintenant que nous avons dressé un constat sur le fonctionnement cérébral de la créativité, il est temps de s’intéresser à la manière dont on peut faire évoluer ses compétences dans le domaine. Concernant la pensée convergente, il est relativement « facile » d’entraîner quelqu’un au mode de pensée focalisé. Grâce à des programmes d’exercices spécifiques ou à une pratique de la méditation, on peut vite progresser dans ce domaine. Savoir se concentrer rapidement et efficacement est d’ailleurs une compétence très utile d’une manière générale.

Néanmoins, il faut aussi apprendre à « ouvrir » son attention pour laisser sa créativité s’exprimer. Certaines techniques de méditation avancées s’y consacrent, mais elles sont par essence plus difficiles d’accès. Heureusement, il existe d’autres façons plus simples de se mettre en « mode divergent ». On peut notamment évoquer deux approches complémentaires. On va soit chercher à optimiser son environnement et ses actions pour favoriser indirectement la créativité, soit s’entraîner directement pour la développer.

L’approche des neuroscientifiques

Certains chercheurs en neurosciences ont voulu aller plus loin en mettant sur pied des programmes de développement de la créativité. Par exemple, certains scientifiques ont crée le « Applied NeuroCreativity (ANC) program », ou « programme de neurocréativité appliqué ». Ce dernier est notamment mis en œuvre dans l’enseignement supérieur au Danemark et au Canada4. Dans cette démarche, on commence par apprendre le fonctionnement de la créativité. Cela passe par des exposés basés sur les neurosciences et la psychologie cognitive. Comprendre le « pourquoi » et le « comment » est essentiel et permet de lever trois préjugés qui limitent fortement la créativité :

  • Penser que l’on n’est pas créatif
  • Ne pas savoir comment être créatif
  • Penser que la créativité n’a aucune utilité pour nous

Plutôt que de se contenter de simples exercices, il s’agit donc d’abord de comprendre le fonctionnement de la créativité, tant au niveau cognitif que cérébral. Une fois les concepts-clé intégrés, on passe à des applications concrètes pour développer un savoir-faire en situation réelle.

Les caractéristiques des entraînements qui fonctionnent

D’autres chercheurs on effectué une méta-analyse (analyse de plusieurs dizaines à centaines de recherches sur un même sujet) afin de comparer plusieurs programmes de développement de la créativité5. Premier constat : même s’il existe des entraînements liés à des domaines précis, on retrouve toujours l’alternance entre pensée divergente et convergente dans les cursus visant à développer la créativité. Et c’est la capacité à utiliser la pensée divergente pour trouver des solutions qui est particulièrement développée dans tous les entraînements.

Autre constat, rassurant pour les plus âgés d’entre nous, l’entraînement de la créativité est efficace à n’importe quel âge. Par ailleurs, il semble essentiel de présenter la créativité et son fonctionnement pour que les participants progressent dans le domaine : la seule utilisation de techniques ne suffit pas. Le plus efficace pour ce faire est d’utiliser un cadre théorique cognitif ou neuroscientifique. À l’inverse, les explications du processus créatif basées sur la motivation, les attitudes, la personnalité ou la sociologie ne sont pas efficaces.

Concernant la phase de pratique indispensable, le mieux est de s’intéresser à la définition des problèmes, la génération d’idées, et la combinaison conceptuelle. C’est exactement la méthode privilégiée par l’approche de résolution créative de problèmes, dont j’ai déjà parlé sur le blog. Enfin, et sans surprise, la recherche montre que la quantité de pratique reste un élément déterminant pour développer la créativité. Et dans ce cadre, les techniques basées sur l’entraînement à la génération de nouvelles idées sont celles qui ont le plus d’impact, devant toutes les autres.

Favoriser la pensée divergente

Une autre approche, applicable immédiatement dans votre quotidien, consiste à activer sa créativité de manière indirecte, en s’accordant des moments de déconnexion. Faire des pauses où on laisse son esprit vagabonder quelques minutes (à condition qu’il ne s’agisse pas de ruminer des émotions négatives), permet en effet de mettre le cerveau en « mode par défaut » . Plus trivialement, il s’agit de s’accorder du temps pour se perdre dans ses pensée. De manière similaire, on peut aussi choisir d’aller faire un tour à pied (de préférence à l’extérieur) pour booster sa créativité6.

Tout ceci autorise des connexions inédites entre différentes régions cérébrales et permet, tout comme le sommeil, de favoriser la survenue de solutions créatives, qu’on appelle également « insights »7. C’est ce que l’on dénomme « phase d’incubation » dans certaines approches liées à la créativité.

 

Cultiver la créativité

Les travaux de recherche le confirment donc, l’entraînement à la créativité fonctionne. Mais pour ce faire, tout programme doit respecter les étapes suivantes :

  • Apporter les bases théoriques pour comprendre comment fonctionne le processus créatif au niveau cérébral et cognitif
  • Décrire les stratégies, compétences cognitives et heuristiques liées
  • Être illustré par des applications et des cas concrets
  • Comporter une phase de pratique conséquente et variée mettant l’accent sur la génération d’idées

Si vous souhaitez développer votre créativité, je vous invite donc à commencer par lire cet article pour comprendre le fonctionnement du processus créatif. Passez ensuite à l’action avec quelques exercices, comme le brainstorming, le brainstorming inversé ou encore les 30 cercles. Appliquez ces outils à des problèmes réels que vous rencontrez pour plus d’efficacité.

Travailler sa créativité au quotidien

Au-delà même du fait de comprendre comment fonctionne la créativité et d’utiliser des outils adaptés au moment où l’on en a besoin, on peut également réaliser un travail de fond sur la créativité. Qu’il s’agisse de développer votre pensée divergente ou d’améliorer votre pensée convergente, voici quelques pistes à explorer :

  • Créer des listes de questions sur des problèmes que vous rencontrez, au quotidien
  • Utiliser le brainstorming pour des décisions simples (choisir un restaurant, etc.)
  • Pratiquer la méditation
  • Réfléchir et planifier avec des mind map ou des cartes conceptuelles
  • Tenir un journal d’idées
  • Pratiquer les jeux de rôle
  • Pratiquer l’écriture libre (choisir un sujet sur lequel écrire sans s’arrêter pendant quelques minutes)

Le fait de laisser s’exprimer son côté « joueur », enfantin ou ludique est par ailleurs très important pour travailler sa créativité. Lorsqu’on se prend trop au sérieux, les vannes de la créativité ont tendance à se fermer. De même, l’humeur positive favorise la créativité. Cela est assez logique puisque les émotions négatives stimulent l’esprit critique, la convergence accrue et la focalisation sur les problèmes.

 

Conclusions

J’espère que vous l’aurez compris avec cet article, nous sommes tous créatifs ! Il n’y a pas de capacité innée dans la domaine, ni de sujet à exclure lorsqu’il s’agit d’exercer son muscle créatif. Mais comme toute compétence, celle-ci nécessite un peu de travail pour être développée. L’essentiel est de comprendre comment le processus créatif fonctionne, puis de passer à la pratique. Et en gagnant en créativité, vous trouverez de nouvelles solutions aux problèmes que vous rencontrez, qu’il s’agisse de travail, de loisirs, de relations, etc. Alors n’hésitez plus, osez la créativité !

 

Références

  1. Brenner, G. H. (2018). Your Brain on Creativity. Psychology Today. Accessible en ligne : https://www.psychologytoday.com/us/blog/experimentations/201802/your-brain-creativity
  2. Yoruk, S., & Runco, M. A. (2014). The Neuroscience of Divergent ThinkingANS: Journal of Neurocognitive Research, 56(1-2), 1-16.
  3. Jung, R. E., Segall, J. M., Bockholt, J. et al. (2010) Neuroanatomy of CreativityHuman Brain Mapping, 31(3), 398-409.
  4. Onarheim, B., & Friis-Olivarius, M. (2013). Applying the neuroscience of creativity to creativity trainingFrontiers in Human Neuroscience, 7(656), 1-10.
  5. Scott, G., Leritz, L. E., & Mumford, M. D. (2009). The effectiveness of creativity training: A quantitative reviewCreativity research Journal, 16(4), 361-388.
  6. Oppezzo, M., & Schwartz, D. L. (2014). Give your ideas some legs: The positive effect of waling on creative thinkingJournal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 40(4), 1142-1152.
  7. Christoff, K., Gordon, A. M., Smallwood, J. et al. (2009). Experience sampling during fMRI reveals default network and executive system contributions to mind wanderingPNAS, 106(21). 8719-8724.

Bastien Wagener

Docteur en psychologie et Maître-praticien PNL, je suis passionné à la fois par le développement personnel, mais aussi par la recherche sur les capacités et potentialités incroyables de l’être humain!

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